>> Les Cathares

   Fév 10

Le temps des grandes peurs est-il là ? C’est ce qu’imaginent beaucoup d’observateurs face aux krachs financiers et aux alarmes climatiques.

 

L'épopée cathare en pays albigeois

Naissance

Les sources et le sens du catharisme occitan

I. La naissance du catharisme dans la société occitane
 

A partir du IVe siècle, le rôle du clergé, au sein de la chrétienté, ne s'est plus limité au seul aspect spirituel. Il a acquis, un peu partout, un pouvoir temporel notable. Les responsables de l'Eglise étaient, pour la plupart, issus de la noblesse, et leur changement de statut impliquait rarement pour autant un changement de comportement et de mentalité. L'évêque était un grand seigneur féodal, l'équivalent d'un comte ou d'un vicomte. L'acquisition de cette charge donnait lieu à de nombreuses tractations et jeux d'influences à un haut niveau. A l'époque, voir un évêque à la tête d'une armée, revêtu d'une cotte de mailles, semblait aussi naturel que de le voir prêcher les évangiles. Ce droit d'ingérence dans les affaires temporelles, bien que contraire à l'enseignement du christianisme primitif, a été maintes fois justifié, en particulier par la théorie de l'augustinisme dont le promoteur, le pape Innocent III, lança la première croisade contre les Cathares. Selon cette théorie, c'est la supériorité, par essence, du spirituel sur le temporel qui autorise l'intervention du premier dans le second.
 

La toute-puissance de l'Eglise
 

Ainsi, l'Eglise se trouvait-elle à la tête d'un domaine immense s'étendant à travers toute l'Europe. Le pape et ses évêques veillaient au maintien et à l'extension de ce domaine qui constituait la source principale de leurs revenus, prélevés directement auprès des fidèles sous forme d'un impôt, la dîme. A cela s'ajoutaient d'autres revenus liés à l'exercice du culte, comme les droits perçus à l'occasion des célébrations de cérémonies et de sacrements tels les funérailles, les mariages, les baptêmes ou les messes commémoratives. L'Eglise s'inscrivait parfaitement dans le système féodal. Elle possédait comme argument majeur son autorité morale, dont elle usait et abusait. L'excommunication constituait un moyen de pression redoutable dans le jeu subtil des influences politiques et lors des différents conflits opposant l'Eglise aux féodaux. On peut citer l'exemple de Raymond VII, comte de Toulouse, qui fut excommunié après avoir repris sa ville et son comté par les armes. L'excommunication fut l'argument le plus efficace pour le contraindre à signer le traité de Meaux qui scella la fin de l'indépendance des comtes de Toulouse. Dans ce cas, le roi de France trouva un appui important auprès de la papauté, et il est évident que ce service ne fut pas gratuit. Il se traduisit, en particulier, par une extension des pouvoirs de l'Eglise sur tout le comté. Ce pouvoir fut accru, notamment, par la confiscation des biens des personnes frappées par l'Inquisition. Bien que réticent aux pratiques révoltantes de celle-ci, Raymond VII se devait de la protéger, car c'était l'une des obligations figurant dans le traité de Meaux.  Pendant la première moitié du XIIe siècle, les comtes de Toulouse successifs délaissèrent leurs domaines, pour se consacrer presque exclusivement aux croisades en Terre Sainte. Raymond IV, en particulier, qui fut le chef opérationnel de la première croisade. Cela valut la gloire aux comtes, mais eut pour effet d'affaiblir leur pouvoir en Languedoc. L'Eglise reçut de nouveaux territoires car elle assura une partie du pouvoir pendant l'absence de l'autorité civile.
 
L'Eglise et la bourgeoisie
 
Depuis longtemps, l'Eglise considérait comme dangereux pour son autorité l'enrichissement de la bourgeoisie. Certainement la considérait-elle comme une concurrente dans le jeu complexe du pouvoir au sein de la société féodale. Pour maintenir les populations des villes dans l'obéissance et la soumission à son autorité, elle disposait de certains atouts qu'elle utilisait en collaboration et en complémentarité avec ceux de la noblesse. Ainsi, bien que la pratiquant elle-même parfois - comme le prouvent les comptes de l'abbaye de St-Sernin - elle interdit longtemps l'usure, qui désignait à cette époque tout intérêt, aussi minime soit-il, payé sur un prêt d'argent, comme elle condamne le marché noir et la spéculation. Or, après la période troublée des alentours de l'an mil, commence à naître, dès la fin du XIe siècle, une société grouillante, active, voyageant à travers toute l'Europe et le Proche-Orient, une société en pleine mutation où l'argent et la spéculation prennent une place de plus en plus grande. Ce phénomène, général dans l'ensemble de l'Europe, s'accompagne d'une croissance incontrôlée de la population urbaine.  Le développement rapide de la production et du commerce donnent lieu à un système de plus en plus complexe que les différentes autorités locales gérent au mieux pour préserver leurs intérêts et ceux de leurs protégés. C'est l'époque où se multiplient les péages et les octrois qui sont des taxes d'entrée ou de passage des personnes et des marchandises, comparables aux droits de douane actuels. Ce contexte est favorable à des ascensions sociales fulgurantes, à la constitution rapide de fortunes. La spéculation foncière fait rage. Les usuriers réalisent des profits considérables.
 
Les assemblées de notables
 
A leur retour de croisade, les comtes de Toulouse trouvent une cité qui, livrée à elle-même, a dû s'organiser seule pour faire face à sa rapide expansion économique. Toulouse était devenue une sorte de "République urbaine" à l'italienne, comparable à celles qui se créèrent, au même moment, en Lombardie ou encore à Marseille. Ce phénomène, caractéristique de l'époque, est grandement lié à la forte croissance économique. En 1152 Raymond V crée la première organisation officielle sous le nom de "commun conseil de la cité et du faubourg de Toulouse" auquel le comte délègue un certain nombre de ses pouvoirs administratifs. Ce conseil prend le nom, dès le XIIIe siècle, de conseil des Capitouls, institution qui fonctionnera jusqu'à la Révolution Française, bénéficiant de pouvoirs de plus en plus étendus, même judiciaires, sans comparaison avec ceux des autres cités du royaume. Pendant la période difficile de la croisade contre les Albigeois, le soutien inconditionnel que le comte de la population et des Capitouls l'incita à étendre progressivement les prérogatives de ces derniers : levée de l'impôt, justice... Raymond VI puis Raymond VII abandonnent ainsi presque tous leurs pouvoirs. Il est difficile de déterminer, d'après les documents dont disposent les historiens, s'ils agissent ainsi parce qu'ils font une entière confiance aux Capitouls ou s'ils y sont contraints par les circonstances.
 
Le monde paysan s'émancipe
 
La condition des paysans dans l'ensemble des territoires du Sud de la France est très différente de celle du Nord. La notion de servage ne correspond pas à une dépendance stricte et héréditaire envers le seigneur, mais plutôt à celle d'un ouvrier ou d'un employé sous contrat. Celui-ci peut, en effet, signer des contrats et se déplacer librement. Certains paysans ont acquis une réelle indépendance : ils disposent de leur propre exploitation et peuvent ainsi s'enrichir et acquérir une notabilité locale. De plus, entre le XIIe et le XIVe siècle, la prospérité des bourgs a un effet d'entraînement sur les campagnes. Cette paysannerie émancipée avait pour habitude de critiquer le prélèvement de la dîme par le clergé, qui à ses yeux ne se justifiait pas, contrairement à la taille prélevée par le seigneur.  La recherche excessive du pouvoir temporel et l'oubli de la voie spirituelle par le clergé séculier va jeter sur ce dernier un puissant discrédit moral. Tout occupés par le maintien et l'extension de leurs possessions, et par le jeu du pouvoir, les prélats acquièrent un peu plus encore la mentalité et le comportement des laïcs qu'ils côtoient. L'attrait du pouvoir et de l'opulence conduisent les ecclésiastiques à une dégradation morale de plus en plus manifeste. Ainsi, l'Eglise prêche de grands principes qu'elle-même ne respecte pas lorsqu'ils contrarient ses intérêts. Son attitude vis-à-vis de l'usure en est un bon exemple. Quant à l'excommunication, il est clair pour tout le monde qu'elle constitue essentiellement un moyen de pression et que le dogme religieux est un critère de décision très secondaire. Le manque de scrupules des clercs dans l'exercice de leur ministère, les interdits et les prélèvements financiers dont ils accablent la population, laissent apparaître clairement qu'ils ne peuvent ni ne cherchent à être un exemple moral et spirituel de l'enseignement religieux : amour du prochain, charité, humilité, respect des engagements... L'Eglise est en opposition directe avec presque toutes les couches de la société, et on comprend aisément que celles-ci aient saisi l'occasion de se défaire de ce joug, lorsqu'elle s'est offerte sous la forme d'une nouvelle religion qui ne présentait pas les mêmes défaillances.
 
Louis PEREZ

Bibliographie :

Philippe Wolff, Histoire de Toulouse, Edouard Privat Editeur, 1974
Jacques Madaule, Le drame albigeois et l'unité française

Réponse cathare

Les sources et le sens du catharisme occitan

II. La réponse cathare


Si, aujourd'hui, le catharisme peut sembler n'avoir été qu'une philosophie spirituelle abstraite débouchant sur une vie ascétique, il est alors difficile de comprendre pourquoi cette doctrine a été massivement adoptée par toute une population, et pourquoi cette même population a ensuite soutenu les porteurs de son message face aux envahisseurs du Nord et face à l'Inquisition.

Au delà de la connaissance de la doctrine, analysons l'impact social du mouvement cathare. Quelles perspectives dégageait-il, quelles opportunités offrait-il ? Quelle autorité les prédicateurs cathares se sont-ils forgée pour rencontrer un tel écho dans la population ?
 

Un sens nouveau à la souffrance et au salut


A l'éternelle question du pourquoi nous vivons et pourquoi nous souffrons, les Cathares apportent une réponse très facile à comprendre pour le commun des mortels. Puisque c'est Satan qui a créé ce vaste piège qu'est le monde visible, et qu'il a enfermé les âmes dans des prisons de chair lors de la Chute, tout ce qui se déroule sur la scène terrestre débouche sur la souffrance, les périodes de bonheur n'étant que des illusions trompeuses destinées à nous faire apprécier notre prison quotidienne. Le salut vient de la non-compromission avec le mal, ce qui demande une discipline de vie et une relation à Dieu très fortes.

A l'époque où naît le mouvement cathare, l'Occident est en butte aux grandes pestes et aux grandes famines de la fin du premier millénaire. Nombre de gens pensent qu'ici-bas est un enfer et, pour comprendre et accepter la souffrance, le lien avec Dieu devient primordial. Or, entre la vision cathare d'une création œuvre du diable, et la vision catholique de la création corrompue par le diable, la première présente l'intransigeance nécessaire face aux difficultés du moment. Ainsi, tout en restant dans une perspective chrétienne, se trouve résolue la question de savoir comment Dieu, qui est amour, peut laisser souffrir les hommes, qu'il a créés corps et âmes, selon la conception catholique. Cette question, en effet, n'a plus de fondement dès lors que le corps est l'œuvre du diable. La nouvelle question qui se pose alors est celle de la paix de l'âme qui, dans l'Eglise cathare, est assurée par le consolamentum, à la fois consolation donnée par le parfait au croyant juste avant la mort, et rituel de passage à la qualité de parfait pour les croyants ayant passé les épreuves d'approbation.

A une époque où le catéchisme n'était pas enseigné, on comprend que les catholiques méridionaux n'aient pas été effarouchés par cette dissemblance : création au lieu de corruption, par le diable. De fait, si les Cathares s'étaient contentés d'exprimer leur vérité sans prétendre être les seuls vrais chrétiens, il est possible qu'ils n'aient pas été pourchassés, comme ce fut le cas en Bosnie où la religion bogomile a perduré jusqu'au XVe siècle. Il n'empêche que cette nuance était lourde d'implications qui ont d'ailleurs échappé aux clercs au moment où naquit l'hérésie. En 967, date du premier concile réunissant à Saint-Félix en Lauraguais les chefs des Eglises "alternatives" de toute l'Europe (Languedoc, Bosnie, Lombardie, Flandre, Provence, Champagne, Saxe...), les Cathares se structurent en diocèses, et ce qui n'était qu'une mouvance devient un mouvement avec des prédicateurs dont le message correspond à ce qu'ils vivent.
 

La perspective d'une vie chrétienne déculpabilisée


Tout en donnant à la souffrance et au salut un sens nouveau, le message cathare offrait aux gens une liberté qui leur permettait de vivre délivrés de l'angoisse du péché, car l'essentiel était de vouloir le bien, même si on ne l'atteignait pas. Seul le diable a commis le péché originel. La notion de péché est remplacée par celle de néant : pécher, c'est rester dans le néant du monde visible, lequel est totalement étranger au monde de Dieu. Dans le monde du mal, le bien n'est pas, par définition, dans son élément et c'est une victoire que de l'y installer. Il n'y a pas lieu de culpabiliser vis-à-vis des égarements dans le monde du diable, mais de renoncer, en conscience, à ce qui n'a pas de valeur. Ici, l'homme est identifié à sa capacité de libre arbitre et non pas à sa capacité de pécher.

Chacun est libre de choisir à quoi il renonce, en devenant parfait, ou simple croyant. Alors que le parfait vivait une catharsis quotidienne, faisant vœu de chasteté et de pauvreté, pratiquant le végétarisme et la non-violence, le simple croyant, pour sa part, n'avait pas d'engagements particuliers, mais il était encouragé à la vertu dans les maisons de parfaits, sans être pour autant menacé de châtiment. Pour le parfait, il n'y a pas à se mortifier, mais à vivre le mieux possible les épreuves de la vie. Pour tous, il n'y a pas absolution des actes mauvais, mais rédemption par les actes de bien. Après la mort, seul le parfait a la possibilité d'accéder au royaume de Dieu, mais l'espérance de rachat est donnée au simple croyant par le principe de la réincarnation. L'enfer n'existe pas en tant que châtiment post-mortem à perpétuité, mais comme illusion quotidienne à laquelle il convient d'échapper.

Cette philosophie changeait donc complètement les règles des choix dans la vie, de même que les critères d'appréciation du mérite de chacun. Le pauvre pouvait être tranquilisé, le riche rester riche sans remords. Pour le noble comme pour le paysan, l'essentiel était de ne pas se prendre au piège de l'attachement à ses biens ou à ses pouvoirs.

On peut se demander si le catharisme n'aurait pas pu apparaître comme un christianisme réactualisé, car tous les éléments du catholicisme y sont réinterprétés. On peut se demander aussi si le besoin de retour aux sources et de renouveau spirituel propres à chaque nouveau millénaire n'a pas joué en faveur des Cathares. Mais il est certain que l'impact du catharisme vient plus de ce qu'il autorise, soutient ou condamne, que de ce qu'il explique.
 

La satisfaction des aspirations sociales
 

Qu'ils l'aient voulu ou non, les Cathares amenaient de l'eau au moulin de ceux qui étaient victimes de la toute puissance des pouvoirs constitués. Ces infatigables prédicateurs servaient d'amplificateurs à ceux qui revendiquaient des droits nouveaux ou contestaient les autorités en place, car lorsqu'une aspiration coïncidait avec la position cathare, elle était accréditée. Ainsi, adhérer par intérêt aux opinions des Cathares pouvait vouloir dire soutenir le catharisme ; et, réciproquement, aider les Cathares pouvait signifier partager toutes leurs opinions, ce qui démultipliait l'impact social du mouvement.

Sur le plan familial, les Cathares n'encourageant ni le mariage ni la procréation, ils n'étaient pas opposés au divorce, à l'union libre et à l'avortement. Ayant pour unique intérêt la libération des âmes - qui peuvent se réincarner indifféremment dans un sexe ou dans l'autre - ils accordaient aux hommes et aux femmes l'égalité de droits en matière de propriété et de travail, ainsi que l'égalité quant à la fonction sociale (1).

Sur le plan social, les parfaits n'étant pas hostiles au prêt d'argent, ils intéressaient les bourgeois dont l'enrichissement était entravé par la noblesse et le clergé. Tolérants à l'égard des autres religions, ils n'admettaient pas que les Juifs ne puissent avoir accès aux hautes fonctions sociales, exclusivement réservées aux Catholiques par la papauté.

Sur le plan politique, le respect des autorités en place et la soumission à leurs exigences, les Cathares refusaient le serment dans les affaires civiles, renforçant ainsi l'opposition à la vassalité vis-à-vis du roi de France. Opposés aux croisades et contestant les redevances exigées par la papauté, ils s'attiraient la sympathie de la noblesse.

N'étant pas défavorables à la quête chevaleresque, pas plus qu'à l'idéal de la Dame, recherché dans l'amour courtois, ils avaient bonne place dans l'estime des chevaliers et des troubadours, qui fréquentaient les mêmes routes qu'eux.
 

Une opportunité de modifier les clivages sociaux


En ne prenant pas part aux conflits entre clercs, nobles et bourgeois, mais en pesant de leur autorité morale, les Cathares apparaissent comme des gens capables de modifier l'équilibre des forces dans une société bloquée dans le clivage opposant pouvoir féodal et pouvoir clérical. De sorte que les nobles les ménageaient, les considérant comme le meilleur rempart anti-clérical, et que les bourgeois les soutenaient, les utilisant même pour convoyer des fonds de ville en ville.

Eux-mêmes se prétendant les seuls vrais chrétiens, ne réclamant ni dîme, ni pouvoir, travaillant de leurs mains et ne portant pas d'armes, n'avaient aucun mal à présenter le clergé comme usurpateur, sans autre autorité que celle de l'excommunication et du mensonge, telle la menace de l'enfer. Leur vie est la preuve vivante que la vraie foi permet d'instaurer les valeurs fondamentales que sont la charité, le courage et la justice. Par la pratique quotidienne de ces vertus et par le fait qu'ils pouvaient accueillir des croyants dans leurs maisons, ils sont parvenus à créer un courant de sympathie sociale. On fait appel à eux pour rendre la justice dans les conflits de la vie courante. Ceux qui leur demandent asile ou raisons d'espérer reçoivent toujours le secours attendu. A l'écoute des besoins des gens de toute classe, ils insufflent un esprit de solidarité sociale qui vivifie le Languedoc.

A tel point qu'il y a eu rapidement des croyants dans toutes les familles, des parfaits et des parfaites, même dans la noblesse, et des convertis dans le clergé. On estime qu'avant la croisade de 1209, l'Eglise des "bons chrétiens" rassemblait plus de cinquante pour cent de la population, et même jusqu'à quatre-vingts pour cent à Fangeaux. Rien d'étonnant dès lors, que quand les croisés, arrivant dans une ville, demandaient qu'on leur livre les hérétiques, pas un seul parfait n'ait été dénoncé. Et lorsque l'Inquisition s'appliquera à "nettoyer" l'hérésie, la population prendra parti pour les purs, les cachant, les nourrissant, allant jusqu'à attenter à la vie des inquisiteurs. Si les problèmes des Cathares étaient devenus ceux de tous, c'est qu'au départ, les problèmes de tous étaient ceux des Cathares.
 

Légitimes parce que vertueux et tolérants
 

Le succès du catharisme n'est pas le fruit du seul militantisme acharné, c'est aussi celui de la capacité de ses représentants à mettre en pratique ce qu'ils disent. Ce sont des gens détachés de tout intérêt personnel, qui exigent plus d'eux-mêmes que des autres. Se montrer honnêtes, autonomes, encourager le riche comme le pauvre aux vertus de courage et de charité, développer la solidarité, faisaient partie de leur manière de vivre la foi, et cela a sans doute beaucoup plus compté que la doctrine qui les inspirait et que tout le monde ne comprenait peut-être pas. Du reste, ils ne furent pas condamnés au bûcher pour des questions de doctrine, mais parce qu'on les a accusés de laisser les parfaits mourir de faim, alors qu'il s'agissait, en fait, de jeûnes purificatoires prolongés. Pas d'accusation officielle d'idôlatrie, mais de trouble de l'ordre public, alors qu'il s'agissait, en réalité, de non-reconnaissance de l'autorité religieuse, qui, au demeurant, n'était plus vraiment reconnaissable.

Si les Cathares ont été si largement suivis, c'est parce qu'ils ont su apporter un souffle spirituel vrai et un nouvel ordre de valeurs dans toutes les couches de la société. Si les pages qu'ils ont écrites figurent parmi les plus mystérieuses du Moyen Age, c'est qu'on peut difficilement concevoir la dimension d'une foi qui leur permettait d'aller au bûcher en chantant. Or, cette foi est aussi la clef de leurs comportements quotidiens, et s'ils avaient cherché à n'être que des martyrs, le catharisme n'aurait pas connu pareil essor.

Henri PEYRAN



(1) Voir notre article, Le catharisme au féminin

Bélibaste

Le dernier parfait cathare : Guilhem Bélibaste

 

Occitanie, an de grâce 1295. Après un siècle de répression systématique, l'Eglise de Rome a éradiqué le catharisme dans ce pays : il n'y a plus un seul parfait. Les croyants, ne pouvant ressourcer leur foi, se contentent de ressasser leurs souvenirs de prêches que les plus instruits d'entre eux complètent par des enseignements écrits. Pourtant, le destin va raviver la flamme cathare, par l'entremise d'un certain Pierre Authié qui, accompagné de son frère Guilhem, prend la route de la Lombardie où vivent encore des parfaits.

 

C'est dans cette région de l'Italie septentrionale, qu'à partir de 1297 et jusqu'en 1299, instruits par Bernard Audouy, huit exilés du pays d'oc préparent une renaissance du catharisme occitan. Ainsi, dans les derniers jours de l'année1299, six parfaits et deux novices arrivent en terre occitane : au cours de nombreuses tournées pastorales, les prêcheurs reçoivent le soutien actif de la population. Le catharisme revit ! Sept recrues viennent bientôt grossir les rangs. Elles seront néanmoins les dernières. Le benjamin, ordonné par Philippe d'Alayrac, se nomme Guilhem Bélibaste.

Une vie aventureuse

Lors d'une rixe nocturne entre deux groupes de paysans, Bélibaste avait tué un homme. Devenu criminel, il devait fuir pour survivre. Ce n'est donc ni un mystère ni un miracle qui l'amena à rejoindre ces parfaits nomades dont il était déjà un sympathisant.

Son départ survint après sa rencontre avec Philippe d'Alayrac qui lui promit non seulement de le cacher à Rabastens, mais aussi de faire de lui un parfait. Est-il utile de préciser qu'il ne partit qu'à contrecœur, laissant femme, enfant et biens, se demandant comment lui, qui aimait tant les femmes et la bonne chère, pourrait devenir un parfait, prêchant et nourrissant la foi des bons croyants... Mais la mort aux trousses donne des ailes...

Après un court noviciat à Rabastens, dont on sait que le protocole fut approximatif, il est arrêté, ainsi que Philippe d'Alayrac, et emmené au mur de Carcassone d'où il s'évadera en 1309, aidé par Pierre Maury. Bélibaste se joint alors à des réfugiés occitans de Catalogne, vivant de travaux artisanaux, vendant tissus et peignes de corne. Il séjourne douze années en Catalogne, assurant seul ses fonctions de parfait, suivi de Pierre Maury. Il tombe cependant vite amoureux de Raymonde, sa servante, qui devient sa concubine. C'est ainsi qu'il rompt ses vœux d'ordination. Il rejoint alors Foix, où il reçoit sa seconde ordination de parfait, se séparant ainsi de Raymonde, sans réussir à l'oublier. Il la retrouvera d'ailleurs quelques mois plus tard à San Mateo où il rencontre aussi Arnaud Sicre. Celui-ci est en quelque sorte un "agent double" : élevé dans la foi cathare et descendant d'une famille de bons croyants, il est aussi à la botte de l'Inquisition.

Bélibaste redevient parjure, et lorsque Raymonde tombe enceinte, il la marie à Pierre Maury, son meilleur ami, sans lui toucher mot de la grossesse ! Pendant ce temps, Arnaud Sicre continue à tisser sa toile, et une embuscasde attend Bélibaste lorsqu'il rentre en terre occitane, attiré par une fausse invitation du traître.

Ramené au mur de Carcassonne en 1321, il est brûlé peu de temps après, au château épiscopal de Villerouge-Terménès, sur les terres de l'archevêque de Pamiers. Néanmoins, avant sa capture, cet être torturé par ses peurs espéra une nouvelle ordination par un parfait qu'il ne put trouver. D'une certaine façon, le catharisme occitan disparut avec lui.

Un enseignement parfois singulier

Pierre Authié le jugeait "piètre prêcheur" et, semble-t-il, le prêche était pour lui une épreuve qu'il se serait bien épargnée. Les enseignements qu'il dispensait, et qu'il tenait lui-même de Philippe d'Alayrac et de Raymond de Castelnau, sont jugés conformes dans l'ensemble, malgré quelques singularités. Il s'agit principalement de la réincarnation : selon Bélibaste, l'âme humaine se réincarne aussi bien dans des corps humains que dans des corps d'animaux. Même s'il limite son propos aux seuls animaux reconnus par le catharisme comme créations du Bon Dieu et non de l'ange déchu, il dévie, en fait, vers une croyance en la métempsychose, totalement étrangère à la foi cathare. Bélibaste expliquait sa conception à l'aide de la théorie suivante : d'abord, les âmes tombèrent du ciel, précipitées par le péché d'orgueil puis, à cause de la nature même de ce péché, elles durent pénétrer des corps de chair pour y trouver refuge, sans distinction d'espèces, humaine ou animale, puisque l'une comme l'autre appartiennent à la classe des "créatures du Bon Dieu".

A l'opposé de ces déviations, Bélibaste a tenu de très nobles propos - qui laissent par ailleurs entrevoir les fondements du dualisme cathare - comme le prêche qu'il adressa à son propre dénonciateur, quelques jours avant le bûcher : "Si tu pouvais revenir à de meilleurs sentiments et te repentir de tout ce que tu as fait contre moi, je te recevrais (parfait) puis ensemble nous nous jetterions en bas de cette tour et aussitôt mon âme et la tienne monteraient auprès du Père céleste... Je ne me soucie pas de ma chair, car je n'ai rien en elle : elle appartient aux vers. Le Père céleste, de même, n'a rien à lui dans ma chair, et il ne désire pas l'avoir dans son royaume, car la chair de l'homme appartient au Prince de ce monde, qui l'a faite... Le Père céleste n'a rien qui soit à lui dans ce monde visible, sauf les esprits que le diable a jadis tirés du ciel... Le Père céleste ne fait rien dans ce monde, ni grener, ni fleurir, ni concevoir, ni mettre au monde, ni produire un embryon..."

Lâche ? Oui, il a suffisamment fui les dangers pour mériter un tel qualificatif. Saint homme ? Probablement pas, mais indépendamment du fait qu'il ait tué un homme et connu des femmes - d'autres "saints hommes" étaient partis de plus bas - c'est plutôt sa propension à s'empêtrer dans les émotions, son absence d'équanimité et de préoccupation de laisser une œuvre de son passage sur terre qui en font un homme ordinaire. Le qualificatif qui lui convient le mieux est certainement celui de héros malgré lui. Personnage sans envergure, il fut confronté à une situation historique à laquelle il n'était pas préparé. Et s'il resta toute sa vie un parfait immature, tiraillé par ses doutes sur l'existence de Dieu, il laissera émerger en lui, au moment de la confrontation ultime avec la mort, un état intérieur sans passion, une sorte d'état de grâce qui l'élèvera au-dessus de la pesante condition humaine.

Stéphane TERREN

Bibliographie

Anne Brennon "Le vrai visage du Catharisme", Ed. Loubatières, 1991.

Henri Gougaud, "Bélibaste".

Femmes cathares

Le catharisme au féminin

Blanche, Garsende, Marquésia, Hélis, Azalaïs, India, Mabilia... Qui furent ces nobles Dames et ces bergères qui, dans leur quête de la pureté de l'âme, se jetèrent avec passion dans l'aventure cathare ? Pour certaines de ces "belles hérétiques" refusant de renier leur foi, c'est un engagement profond, fidèle et absolu, qui les conduisit au bûcher. Pour d'autres, le catharisme fournit l'opportunité d'une avancée remarquable de la condition féminine à laquelle il donne un fondement théologique.

De la condition sociale de la femme...

La société médiévale, dans la France du XIIe siècle, fut l'une des plus évoluées d'Europe. Les femmes y étaient, en général, assez libres, ce qui n'empêche cependant qu'elles aient, à plus d'un titre, constitué une "classe" inférieure à celle des hommes.

Dans ce contexte relativement libéral, la société occitane accordait à la femme un cadre de vie encore plus favorable. En offrant un terrain de croissance à la religion cathare, le pays d'oc permit à sa population féminine d'améliorer encore sa situation, de lisser les particularismes, et de se libérer des dogmes sexistes que la religion catholique avait imposés jusqu'alors. Le catharisme fut une voie d'expression et d'épanouissement pour les femmes, dans leur vie quotidienne.

Alors que l'Eglise catholique ne reconnut une âme à la femme qu'au huitième siècle de notre ère, dans la tradition cathare, non seulement la femme avait, de manière évidente, une âme - les âmes n'étant pas sexuées - , mais il n'y avait aucune différence entre les âmes des hommes et celles des femmes, car elles étaient toutes "bonnes et égales entre elles". Le diable n'avait que temporellement, et au hasard des incarnations, différencié les corps.

Les hommes et les femmes étaient donc égaux, ce qui changeait les bases de la vie familiale et amoureuse. La femme n'était plus soumise à son mari : elle pouvait désormais vendre, acheter, travailler pour son compte, exploiter ses terres... Elle était devenue un être à part entière, indépendant, avec des droits et des responsabilités.

Au concile de Fanjeaux, Esclarmonde, qui avait voulu intervenir dans un débat, s'entendit répondre sans ménagement par un clerc : "Madame, retournez à vos quenouilles ! ". Devenue cathare, elle pouvait avoir accès au savoir intellectuel, discuter, donner son opinion. 

Pour les Cathares, tout acte de chair, commis dans le mariage ou en dehors, était péché. Aussi le catharisme désacralisa-t-il le mariage, lui préférant l'union libre. Ainsi, les archives de l'Inquisition parlent de nombreux couples cathares, mariés ou non, liés dans leur foi et dans leur engagement, qui, souvent, vécurent unis jusqu'au bûcher les heures persécutées du catharisme.

En ce qui concerne la procréation et la grossesse, bien que contrairement au catholicisme il ne les encourageât pas, le catharisme les reconnaissait comme nécessaires afin de permettre la réincarnation et la purification des âmes. Pour un Catholique, Dieu est à la fois créateur des âmes et des corps, tandis que pour un Cathare, Dieu ne crée que les âmes, qui s'incarnent au moment de la naissance.

Certaines parfaites n'ont pas hésité à dire dans leur prêche que les femmes enceintes portaient en elles un démon. C'est ce qu'une adepte, Ermessende Viguier, s'entendit dire un jour. Furieuse, elle se convertit au catholicisme. Cependant la doctrine cathare, pour laquelle tout meurtre, même animal, était un péché, ne préconisa jamais l'avortement .

Même si les femmes avaient un sort relativement enviable dans la société occitane de l'époque, dans beaucoup de cas particuliers, et dans toutes les couches de la société, elles pouvaient être exploitées ou négligées par des maris infidèles et brutaux. Ainsi, nombre de ces femmes malheureuses dans leur ménage, d'autres sans dot ou sans moyens de subsistance, trouvèrent dans les maisons de parfaites un lieu de refuge, de sécurité, de dignité et d'épanouissement.

 

... à sa condition spirituelle

Le catharisme offrait donc une meilleure assise socio-économique aux femmes, ainsi qu'une libéralisation des rapports avec l'homme. Mais si le catharisme procure aux femmes une légitimité dans le monde, il leur ouvre avant tout une voie dans la quête de l'absolu.

La religion cathare avait de quoi séduire de nombreuses dames à la recherche d'idéal et d'engagement passionné. En cela aussi, hommes et femmes étaient considérés comme égaux. Elles recevaient et avaient le droit de donner le baptême du consolament. Toutefois, même si la parfaite jouait un grand rôle dans le ministère religieux, elle n'avait pas accès à la hiérarchie de l'Eglise cathare.

Dans les maisons de parfaites, les femmes, devenues les égales des hommes, sont aussi égales entre elles. Elles travaillent, enseignent, soignent les malades, prient et reçoivent le prêche. Elles sont économiquement indépendantes. Dans ces lieux de vie communautaire, elles vivent toutes ensemble, quelle que soit leur origine sociale. Soulignons au passage que le catharisme était opposé à la société féodale, invention du diable pour flatter l'orgueil humain. Bien qu'elles aient, comme leurs compagnons, le droit de mener une vie itinérante et de prêcher, les dames préfèrent développer des activités féminines plus sédentaires au sein de leurs maisons.

L'œuvre des femmes dans la société cathare a été d'une très grande importance dans la croissance et la cohésion du mouvement. Et les maisons de parfaites y ont beaucoup contribué. En effet, bien que vivant en communauté, les parfaites ne sont pas, à la différence des religieuses catholiques, coupées du monde. Elles ont même un rôle social et spirituel de premier ordre : elles reçoivent des visites et en font ; elles conseillent et sont écoutées ; elles propagent la doctrine et éveillent des vocations. Le catharisme se vivait au sein d'une famille, d'un milieu, et se répandit par les relations humaines. Les parfaites sont respectées et honorées. Ainsi, devant l'une quelconque d'entre elles, tout croyant, même chevalier, doit s'incliner trois fois profondément.

Les femmes de la noblesse apportèrent aux Cathares, par le biais de leur mari ou de leurs fils, un soutien politique important. De grandes dames, comme la comtesse de Foix, jouèrent par leur prestige un rôle non négligeable dans la diffusion du mouvement en Occitanie. D'une façon générale, c'est le plus souvent par la mère que le catharisme entrait dans la famille.

Parfaites et héroïnes

Les dames ayant atteint le rang de parfaites, ainsi que de nombreuses croyantes, firent preuve d'un total engagement, d'une fidélité et d'un dévouement à toute épreuve. Lorsque le catharisme fut persécuté par l'Inquisition, les parfaites durent abandonner leurs maisons pour devenir itinérantes et se cacher. Certaines s'exilèrent en Lombardie ou se rendirent à Montségur, d'autres furent obligées de se terrer dans de pauvres refuges, grottes ou cabanes. Plus vulnérables et moins habituées à l'errance que les hommes, elles se faisaient plus facilement découvrir qu'eux. Beaucoup se laisseront mourir de faim, telle la soeur d'Arnaud de la Mothe. La plupart furent condamnées à être brûlées vives. C'est ainsi qu'elles disparurent peu à peu. La dernière parfaite occitane connue, Aude Bourel de Limoux, une fois prise, se laissa mourir avant même qu'on eût le temps de la brûler.

E cel ost jutgero mot eretge arder

E mota bela eretga ins en lo foc giter

Car convertir nos volon...

"Et l'armée condamna un grand nombre d'hérétiques à être brûlés et maintes hérétiques furent dans le feu jetées, car elles ne voulurent se convertir..."

L'héroïsme et le sacrifice dont ces femmes firent preuve, leur engagement corps et âme, leur fidélité indéfectible et l'oubli d'elles-mêmes au seul bénéfice de leur foi, montrent assez que les considérations d'ordre spirituel prévalurent sur toutes les considérations matérielles et sociales précédemment évoquées.

En l'an 1300, Alesta de Châteauverdun et Serena, veuve d'Arnaud de Châteauverdun, devaient comparaître devant l'Inquisiteur. Se sachant irrémédiablement vouées au bûcher, elles décident de prendre la fuite, maquillées en mauresques. L'une d'elles est mère d'un bébé et doit, en larmes, se résoudre à l'abandonner. Elles parviennent à Toulouse et font halte dans une auberge. Pour toucher la prime promise aux délateurs d'hérétiques, l'hôtesse, qui les soupçonne immédiatement, leur tend un piège : elle leur demande de tuer deux poulets prévus pour le repas, pendant qu'elle même va faire des courses. Lorsque l'hôtesse est de retour, elle retrouve les poulets vivants. Les dames n'avaient pu les mettre à mort, sous peine de trahir leur foi. Deux sergents de l'Inquisition alertés par l'hôtesse étaient déjà sur les lieux. Les dames demandèrent simplement un peu d'eau pour se laver le visage, car elles ne pouvaient "aller à Dieu ainsi peintes".

"Moi, j'aurais tué les poulets", dit Béatrice de Planissoles, à qui l'on contait l'histoire. "La liberté - répondit le parfait - c'est l'impossibilité de faire le mal : elles auraient peut-être voulu tuer les poulets, mais elles ne le pouvaient pas."

Ainsi, au terme d'une épopée spirituelle qui avait délivré la femme de son rôle subalterne et lui avait permis d'exister sur un pied d'égalité avec l'homme, l'embellie de la condition féminine allait, avec la fin du catharisme, disparaître pour plusieurs siècles.

Patricia COMPAIN

 

BIBLIOGRAPHIE :

René Nelli, La vie quotidienne des cathares du Languedoc au XIIIe siècle, Hachette, 1969

Anne Brenon, Le vrai visage du catharisme , Ed. Loubatières, 1991

Montségur

La symbolique de Montségur

Là où les montagnes se dressent le plus haut au cœur du pays ariègeois, Montségur, le "mont du Salut"(1), trône, impassible et inaccessible. Retraite ultime de la spiritualité cathare, il semble s'élancer, depuis toujours, vers les cieux.

Comme bien d'autres lieux d'émergence du sacré, ce recoin isolé a été consacré au contact avec la divinité depuis des temps immémoriaux. Déjà les druides y célèbraient leur culte, et d'autres, bien avant eux, dont témoignent encore les nombreux dolmens, menhirs et autres mégalithes endormis au creux les vallées.

Le site de Montségur


A plus de 1200 mètres d'altitude, la montagne elle-même apparaît déjà remarquable. Des falaises, de 60 à 80 mètres de haut, l'enserrent sur son pourtour, faisant d'elle un véritable nid d'aigle, à tel point qu'on surnomma Montségur "la citadelle du vertige".

Mais ce qui surprend le plus est la faible surface occupée par le château sur le pic rocheux. La forme de la construction n'a pas été dictée par la topographie du lieu, contrairement à la logique architecturale. La surface stratégiquement névralgique, au sommet du pog (2), reste délaissée, ce qui semble curieux pour un site qui aurait pu avoir une vocation militaire. Qui plus est, on remarquera l'importance de la porte principale, l'une des plus larges de tout le Languedoc-Roussillon, qui semble davantage de nature à frapper l'esprit du pélerin qu'à préserver de l'ennemi, tant elle est peu propice à une défense efficace...

On trouve, bien sûr, des postes de défense militaire, mais qui ne semblent pas donner sa raison d'être à Montségur. La façade orientale fut consolidée et mesure plus de quatre mètres de large ; près du château, on trouve un poste de garde à l'est, et plus loin une tour de guet, à l'extrémité du pic. Quant au côté le plus facile d'accès, au sud-ouest, trois murailles successives le défendait. Mais on est en droit de se demander, lorsqu'on considère l'ensemble d'un point de vue purement stratégique, si cette construction n'a pas été édifiée pour braver le temps plus que les hommes.

L'architecture de Montségur, pour résumer, est originale sous bien des aspects : une occupation du terrain aussi surprenante qu'inhabituelle ; un système de défense qui laisse de curieuses failles ; une position géographique remarquable, celle d'un lieu tellurique très anciennement fréquenté et chargé d'histoire cultuelle ; un environnement naturel, enfin, à la fois imposant mystérieux...

Mais la caractéristique, à proprement parler unique, de cette architecture, parmi les citadelles du Moyen Age, tient dans les rapports astronomiques qu'elle renferme :

- Les points cardinaux ne sont pas indiqués par l'orientation des murs, comme dans une forteresse médiévale classique, mais par les angles sud et est.

- Son plan permet de déterminer avec précision l'endroit où se lève le soleil, à tout moment de l'année. Le lever le plus remarquable a lieu lors du solstice d'été, quand le soleil traverse les archères du donjon (également appelé "la chapelle") de part en part.

- Fernand Niel, qui a fait une étude très précise du site, a remarqué que tout se passait comme si Montségur était un calendrier astronomique. Il put ainsi faire un relevé de l'entrée du soleil dans chaque signe zodiacal, placés aux principaux points de l'édifice.

- Enfin on a pu noter la coïncidence étroite du plan de Montségur avec la configuration d'une constellation, celle du Bouvier, dont il semble la reproduction symbolique.

La Montségur symbolique

Quel rapport peut-il se dégager entre la doctrine cathare et cette architecture symbolique de la retraite de Montségur?

On retrouve dans l'imaginaire médiéval, au travers des mythes et des contes, l'image du "château transparent". Et ceci de manière très présente. Un passage de "La folie de Tristan" est à, cet égard, éloquent : Tristan, déguisé en bouffon, s'introduit dans le château du roi Mark et, faisant le pitre, demande au roi de lui donner Iseult. Lorsque celui-ci l'interroge sur le lieu où il l'emmènera, Tristan répond en ces termes : "Nous nous rendrons dans une chambre de cristal dans les cieux, là-même où les rayons solaires convergent ; nous connaîtrons alors le bonheur pur et absolu". Ce n'est qu'un exemple et on pourrait citer ainsi une multitude de textes de l'époque faisant référence à l'idée de chambre solaire, de manières diverses, mais toujours empreints de la même symbolique.

Ce lieu de transmutation, qui est tantôt la retraite d'un esprit supérieur - comme le château de glace de Merlin -, tantôt l'objet d'une quête héroïque - comme le château du graal, ou encore Iseult pour Tristan -, se trouve dans le ciel, sur une île, ou au sommet d'une montagne escarpée, comme l'est Montségur. A la lumière de cet imaginaire, on peut concevoir son fameux donjon solaire comme une référence symbolique, un lieu sacré de méditation et de purification. La pureté, dans ce contexte du "château dans les airs", représente la volonté d'ordonner son "royaume intérieur".

Gardons-nous, cependant, de conclure à la hâte et de manière définitive. Si Montségur, à l'architecture troublante, est propice à l'élaboration de diverses hypothèses, on peut finalement poser peu de certitudes à son sujet. Il n'existe pas de texte connu relatif à sa construction, ce qui nous met dans l'impossibilité de déterminer la date précise de son édification. Il est vraisemblable que certains éléments d'architecture datent du XIVe siècle, ce qui a été, entre autres querelles d'historiens, un argument pour remettre en cause l'hypothèse d'un Montségur temple solaire, quoiqu'il faille alors trouver qui aurait pu, à cette époque, régler de manière si précise l'édification du château sur la course solaire.

De nombreux élèments symboliques peuvent déjà s'expliquer du fait de la tradition des compagnons bâtisseurs qui l'ont construit. En faisant les relevés de toutes les grandes œuvres de l'époque, on trouve une même intelligence de l'espace, orienté selon une géographie sacrée. Cathares, catholiques ou autres, tous les bâtisseurs du Moyen Age suivaient une même tradition, car l'Homme de cette époque possédait encore le "sens" de son environnement.

Quant à la forme générale de la forteresse, Patrick Garnier a très bien observé qu'elle correspond à une adaptation au terrain, selon un système de quadrillage traditionnel, qui garde une certaine logique. Cette explication technique n'exclut cependant pas une interprétation symbolique dans le choix de cette géométrie.

Le plan du château coïncide, comme on a pu le voir précédemment avec le plan de la constellation du Bouvier dont l'étoile maîtresse se trouve être Arcturus, c'est-à-dire le roi Arthur du mythe du Graal. Arthur est ce personnage éminemment solaire qui vient rétablir la Lumière, le Bien et la Justice. Il est ce qui transcende la matière et relie l'homme au divin. Pour cela, il a parfois été associé au Christ lui-même.

Un autre personnage, Janus, le dieu romain des passages, des renouveaux, est lui aussi traditionnellement lié à cette constellation, qui portait d'ailleurs son nom avant de s'appeler le Bouvier. C'est lui qui garde les portes solsticiales du zodiaque, représentées dans les temples matriciels par deux portes, l'une au sud-ouest, l'autre au nord-est. La première, appelée Janua inferni, est la porte de la constellation du Cancer qui représente l'incarnation. La seconde, appelée Janua cœli, est la porte de la constellation du Capricorne qui représente le retour à la pureté originelle. La porte de "la matière" au sud-ouest, est la plus large. La porte qui mène au divin, située au nord-est, par contre, est étroite, symbolisant le passage du quantitatif au qualitatif. L'architecture de Montségur respecte parfaitement ce plan orienté.

Montségur est aussi un symbole historique : celui de l'ardente résistance de la foi cathare, dont il fut l'un des fiefs ultimes. Lorsque les assiégés trahis devront se rendre, ils demanderont une dernière et curieuse faveur : quinze jours de sursis, à l'issue desquels ils se jetteront d'eux-mêmes dans les flammes avec une sérénité impressionnante, comme s'ils ne craignaient plus ni la souffrance, ni la mort. Et lorsque les inquisiteurs entonneront un Veni Creator pour marquer leur victoire, des ombres dansant derrière les fumées aveuglantes leur répondront, en chantant en chœur un Hosanna plein de douceur.

Ce que firent les Cathares du temps accordé, avant d'affronter ainsi leur épreuve, demeure un mystère. On remarque pourtant l'exacte coïncidence de leur reddition avec l'équinoxe du printemps, qui eut lieu le 15 mars cette année-là. Les parfaits ont-ils voulu célébrer une dernière fois le renouveau solaire ? Les opposants à cette hypothèse ont argumenté en soulignant que la doctrine cathare, par opposition au faste catholique, craignait de sacrifier l'Esprit à la matière, d'où le grand dépouillement des rituels. Mais cela n'implique pas pour autant qu'elle était opposée à l'idée de sanctification... On sait que les Cathares pratiquaient l'initiation du consolament, par exemple, qui consacre le parfait. Et la récurrence des prières au cours de la journée marque un vécu rituel du temps.

Vu le manque de textes propres à nous renseigner, le plus honnête est de rester circonspect. Et si rien ne peut être prouvé, du moins pouvons-nous continuer à contempler cette énigme de pierre qui se dresse, impassible, devant nous, et semble déterminée à garder son mystère.

Philippe-Emmanuel ANTOINE

(1) Plusieurs étymologies ont été proposées dont la plus connue, parce que, sans doute, la plus évidente, est "montagne sûre".

(2) Pog : version occitane du mot puy, du latin podium, signifiant tertre, montagne, éminence.

Amour courtois

Catharisme et amour courtois

"Soleil et lune du Midi sont générateurs d'amour et de chansons. Quand le soleil resplendit le chant naît de lui-même. Quand la lune se lève sur la mer, elle chasse devant elle les chansons pour qu'elles aillent briguer les faveurs des belles dames" (Otto Rahn, Croisade contre le Graal)


L'Occitanie des XIe et XIIe siècles a été le théâtre d'un phénomène social qui devait marquer à tout jamais la culture européenne : l'Amour courtois. Il ne nous en est pourtant parvenu qu'une coquille vide, faite de politesse et de propos égrillards, si bien qu'il semble difficile aujourd'hui de comprendre comment ce phénomène a, de fait, si bien cohabité avec le catharisme.
 

Si les origines de l'Amour courtois demeurent obscures, on peut toutefois constater que, dans le monde viril et rude du début du deuxième millénaire de l'ère chrétienne, s'est élaborée une morale aristocratique, un art de vivre raffiné, presque exclusivement réservés à une seule classe sociale : la noblesse.

Au lieu de prêcher le renoncement total aux illusions de la vie, de suivre la voie mystique du martyr, comme l'Eglise le prônait pour ses clercs, cette nouvelle voie propose aux chevaliers une quête héroïque de Dieu. La voie de la courtoisie comporte une série d'épreuves à caractère initiatique dont le moteur est l'Amour. La grande force de cette voie est qu'elle n'oppose pas radicalement l'amour profane, inspiré par les dames, de l'amour sacré issu de Dieu. Le désir amoureux, aucunement refoulé, est le tremplin qui permettra au chevalier d'accomplir les exploits qui le rendront digne de la dame de son cœur. Inspiratrice de chaque instant, celle-ci est placée au dessus de la condition humaine, sorte d'idéal à atteindre par le seul mérite. L'amour de pur instinct sexuel s'épurait de plus en plus jusqu'à la "fin'amors" ou forme parfaite, achevée de l'Amour, état de plénitude issu de l'union des âmes. Cet amour pur et incorporel était encore appelé "minne" (1).
 

Si celle-ci devenait "pure comme une prière" au dire des leys d'amor - ou lois de l'Amour - elle était le fruit d'une longue ascension qui requérait l'épanouissement de qualités comme la douceur (doçor), la loyauté et la maîtrise de soi. En revanche, la plupart du temps, l'accomplissement du désir était vécu avec effroi car il pouvait être source de relâchement et, par conséquent, être un obstacle à l'atteinte de la joy ou désir transcendé, spiritualisé.
 

Ce cadre de pensée, même s'il est intimement lié au monde des cours aristocratiques, secrète le ferment d'un nouveau rapport entre l'homme et la femme, de même qu'entre frères d'armes. Il propose un modèle chevaleresque qui allie l'élan de cœur et la maîtrise de soi, et où les aspects comportementaux extérieurs ou mezura (modération, soumission à un code) trouvent leur source dans un état intérieur (modestie, contrôle de soi, équilibre sentiment/raison), encore appelé "cortezia".
 

C'est ainsi que naquit en Occitanie, dans les vastes possessions du comte de Toulouse, qui s'étendaient de l'Aquitaine au Rhône, une brillante civilisation, aimable et spirituelle. Dans ce pays où pour dire oui on disait oc, les chevaliers revenus des croisades, et qui avaient donc connu les fastes de l'Orient, abandonnèrent le latin pout trober (2) en occitan.
 

L'Eglise réprouva l'Amour courtois dont la morale, qui se fonde sur la liberté et ne conçoit de comportement que venu du cœur, s'oppose à la morale stricte et rigide des clercs. Mais l'Amour courtois a cohabité en harmonie avec le catharisme qui ne partageait pourtant pas ses valeurs. Son esprit de tolérance et son goût pour la liberté lui fit accueillir les parfaits avec bienveillance. Les cours des seigneurs d'occitanie accueillirent également et protégèrent les troubadours, ces musiciens, chantres de l'Amour courtois, de même que les prédicateurs cathares. La force de conviction et la droiture des parfaits étaient, en effet, tout à fait compréhensibles pour les barons et les chevaliers en quête d'idéal.
 

Certaines dames de la noblesse, vers la fin de leur vie, trouvaient dans l'état de parfaite la réalisation, l'aboutissement de toute une vie vouée à la recherche de cette joy. Ainsi, bien qu'en apparence, l'une soit libertine et l'autre ascétique, dans les faits les deux voies étaient complémentaires. Bien sûr, le catharisme rejetait toute forme d'organisation sociale qui ne soit pas d'essence spirituelle. Bien sûr le plaisir, l'érotisme n'étaient pas absents du monde de la noblesse occitane. Mais la tolérance mutuelle permettait, parce qu'elle s'appuyait sur des fondements d'amour spirituel, de surmonter les différences.
 

Face aux dangers venus du Nord, la brillante civilisation de l'Amour courtois et le catharisme lièrent leur destin. De nombreux chevaliers exprimèrent dans le sacrifice suprême les qualités de leur âme. Ainsi le vicomte Trencavel de Carcassonne et bien d'autres moins illustres périrent, bien que non cathares, dans le combat pour défendre leur idéal.
 

Alors que tout n'est plus que ruines et massacres, la voix des troubadours s'élève encore pour clamer la fin d'une civilisation, l'injustice faite aux Cathares et la forfaiture des gens du Nord. Parfois lyrique, souvent tragique, cette voix s'exprime aussi par l'humour, forme de politesse du désespoir, comme le fit Pierre Cardenal, en caricaturant l'Inquisiteur dominicain sous les traits d'un personnage gros mangeur, grand buveur et grand pécheur devant l'Eternel.
 

Al Tolosa et Provenza

Et lo terra D'Argena

Beziers et Carcassy

Qui o vo vi et qui'a vis vey

(Bertrand de Marvejols) (3)
 

La fin du catharisme signifiera la fin de l'âge courtois, qui se réduira peu à peu à une règle formelle de cour, vidée de sa substance spirituelle et qui sera de plus en plus prétexte à la licence des mœurs.
 

L'Histoire nous montre ici une solution aux problèmes du racisme et de l'exclusion : l'union par le cœur au nom d'un idéal spirituel. Tout le reste n'est que littérature...
 
 

Jeanne PEYREFORT et Jean-Marc BACHÉ
 

(1) Minne : Amour idéal

(2) Trober : trouver, inventer

(3) Hélas Toulouse et Provence

      Et la terre d'Agen

      Béziers et Carcassonne

      Comment vous ai-je vues, comment vous vois-je?

Bibliographie :

Otto Rahn, Croisade contre le Graal, Stock, 1974

Pierre De Gersse, Les grandes heures de Toulouse, Editions Privat

Renée-Paule Guillot, Le défi Cathare, Robert.Laffont, 1975

Parfait

Vie et mort du parfait cathare

Si ce n'est l'absence de pape, la hiérarchie de la secte cathare ne présentait pas d'originalité majeure par rapport à l'organisation de l'Eglise catholique de l'époque. Les croyants constituaient l'ensemble des fidèles ; ils étaient conduits spirituellement par un clergé issu d'un petit nombre parmi les plus déterminés d'entre eux : les parfaits.

 

A la tête du clergé, des évêques, élus parmi les parfaits,.administraient le consolamentum aux mourants, ainsi que le consolamentum d'ordination, assistés des diacres. Les diacres présidaient surtout l'office religieux appelé servicium ou apparelhamentum et y distribuaient les pénitences.

 

Devenir parfait : un long cheminement

 

Pour devenir parfait ou parfaite, le croyant, au terme d'une enquête minutieuse, subissait une période probatoire qui durait d'un à trois ans. Ce noviciat était une épreuve nécessaire pour vérifier la solidité de la vocation. Une fois reconnu capable, le postulant recevait l'Esprit-Saint lors du consolamentum d'ordination ; de simple croyant, il devient un bonhomme ou parfait. Il est alors habilité à "l'oraison dominicale", c'est-à-dire à prêcher à son tour aux croyants. Le postulant affirme ensuite publiquement son aspiration à recevoir "le baptême spirituel de Jésus-Christ, et le pardon de ses péchés". Nous ne connaissons que quelques éléments de la cérémonie du consolamentum, mais un fragment relatif au moment de l'engagement solennel est parvenu intact jusqu'à nous :

 

"Promettez-vous que, désormais, vous ne mangerez ni viande, ni œufs, ni fromages, ni graisses et ne vous nourrirez que de poisson et d'huile, que vous ne mentirez pas, que vous ne jurerez pas, que vous ne livrerez votre corps à aucune luxure, que vous n'irez jamais seul quand vous pourrez avoir un compagnon, que vous ne dormirez jamais sans braies et sans chemise, et que vous n'abandonnerez jamais votre foi par crainte de l'eau, du feu ou de tout autre genre de mort ?"

 

Lorsqu'arrive le moment solennel, le consolamentum d'ordination, tous les bonshommes imposent leur main droite sur le postulant pour lui transmettre l'Esprit-Saint. Devenu parfait, il reçoit alors la vêture, symbole de son nouvel état. S'il ne pèche plus pendant le reste de sa vie - et il en a le pouvoir - il sera sauvé. Sinon, il retombera dans l'obligation de s'incarner à nouveau. Pour éviter cette vicissitude, il appartiendra au parfait de travailler assidûment et simultanément dans les trois directions qui le rapprocheront de Dieu : la louange du Très-Haut par la prière et la liturgie, le détachement du corps par l'ascèse et certains exercices, et le service aux croyants par son action dans le monde.

 

Le détachement et la présence au monde

 

Jusqu'en 1209, début de la persécution cathare, le parfait reste aisément reconnaissable, au sein de la population, par l'adoption d'une tenue uniforme. Il porte barbe et cheveux longs ; ses habits sont de couleur noire, il est coiffé d'un bonnet ou d'une toque ronde. A sa ceinture pend un étui en cuir contenant l'évangile de Jean. Les plus intransigeants y accrocheront également une marmite personnelle afin de ne pas utiliser des récipients ayant été en contact avec de la graisse animale.

 

Quant à la parfaite, pareillement habillée de noir, elle ne se différencie pas vraiment, par sa tenue, de la femme de l'époque. Un seul signe permet à coup sûr de l'identifier : sa chevelure est totalement cachée par la coiffe.

 

En ce qui concerne l'alimentation du bonhomme, elle est dictée par son respect inconditionnel de la vie ; à l'exception du poisson, elle est exclusivement végétarienne : du pain, de l'huile, des légumes et des fruits. Il boit de l'eau à peine teintée de vin. Invité, il partagera le repas offert pourvu qu'il soit préparé selon la règle, c'est-à-dire sans viande, ni graisse animale.

 

Refusant d'être à la charge de la communauté, les parfaits travaillaient pour vivre ; ils étaient médecins, vanniers ou tisserands, mais ils étaient surtout commerçants. Ainsi, en fréquentant les marchés, ils pouvaient exercer leur apostolat et collecter des fonds pour l'Eglise cathare.

 

Sous le signe de l'apostolat...

 

La prédication constituait l'une des tâches principales des bonshommes. Ainsi, au cours des veillées, ils commentaient un passage du Nouveau Testament et tâchaient de faire des adeptes. Ils prêchèrent aussi longtemps qu'ils le purent, tous les dimanches et jours de fête. Ils participeront également, jusqu'en 1209, aux nombreux débats contradictoires opposant Catholiques et Cathares.

 

De façon générale, chaque fois qu'ils étaient accueillis dans une maison, ils faisaient un bref sermon.

 

Les croyants ne portaient pas leurs différends devant le tribunal seigneurial, car ils ne reconnaissaient pas le pouvoir temporel de cette juridiction. Aussi, les parfaits étaient-ils sollicités pour les affaires de toutes sortes. On les prenait souvent comme arbitres dans les conflits de famille ou de voisinage. On leur demandait aussi des consultations médicales, car il était notoire que tous les bonshommes possédaient des connaissances médicales.

 

... et du consolamentum

 

Le consolamentum des mourants reprend la signification profonde du consolamentum d'ordination : transmettre l'Esprit-Saint.

 

Dans cette circonstance, il permet d'assurer "la bonne fin" par le pardon des péchés et la réunion de l'âme et du corps, favorisant l'incarnation dans un corps plus "spirituel". Cependant, le consolamentum des mourants ne correspondait qu'à un état de "perfection" limité dans le temps, le mourant étant dans l'impossibilité de pécher. Si, contre toute attente, le malade guérissait, l'effet de ce rite devenait caduc.

 

Les parfaits, un corps régulier voué à la prière et l'ascèse

 

La vie des parfaits et des parfaites était liée à la vie communautaire, ponctuée de nombreuses prières qui intervenaient à maintes occasions du jour et de la nuit, comme rites de commencement, de transition et d'achèvement de la plupart des actes de la vie. Les bonshommes se levaient en moyenne six fois par nuit pour prier. A la prière, qui fortifiait l'âme, s'ajoutaient des saignées fréquentes et des jeûnes rigoureux pour affaiblir le corps. La moindre faute commise était l'occasion de s'infliger des jours de jeûne supplémentaires.

 

Les parfaits et les parfaites soumettaient leurs gestes et leurs paroles à un contrôle de tous les instants, évitant ainsi de fausser la vérité ou de mentir par inattention. Quant à la règle de continence absolue qu'ils s'imposaient, elle ne subit quasiment pas de défaillance. Les bonshommes différenciaient toujours les péchés contre la règle, de ceux contre l'Esprit. Celui qui avait commis une légère incartade à la règle, se punissait lui-même de diverses manières ; en jeûnant un ou plusieurs jours, en récitant des Pater, en effectuant un grand nombre de génuflexions. Tous les mois, se déroulait une confession publique, assortie de pénitences collectives.

 

Les péchés contre l'Esprit étaient considérés comme difficilement pardonnables. Le péché de chair et la délation entraient dans cette catégorie. Le parfait dans cette situation était tenu de recommencer l'ensemble de son initiation, tout en s'imposant de terribles mortifications. De plus, il devait attendre que l'ensemble des croyants accepte de le réintégrer dans ses droits. Parfois, le pardon n'intervenait qu'aux approches de la mort.

 

L'apostolat clandestin

 

Aux premières heures de la persécution, le bonhomme rasera sa barbe, coupera ses cheveux, s'habillera comme ses contemporains, avec toutefois une préférence pour le bleu sombre. Le seul indice qui trahira son appartenance au clergé cathare sera indécelable au seul regard : un cordon, attaché autour du cou pour l'homme, et autour de la taille pour la femme. Dès 1300, le parfait adoptera un vêtement, à la mode à l'époque, lui permettant de dissimuler son visage et sa tenue bleue : le manteau à capuchon.

 

Dans la clandestinité, les prêches s'effectuaient en secret, dans une maison amie, une cabane, une forêt. En dépit des conditions extérieures périlleuses, les bonshommes poursuivirent leur apostolat, puissamment aidés par les croyants.

 

Au moment de la persécution, le risque le plus important pour le parfait, était de tomber dans le péché de délation. Celui-ci devint encore moins pardonnable que le peccatum carnale, le péché de chair. Un parfait trahissant un autre parfait était considéré en état de péché mortel. Il renonçait ainsi à son salut.

 

La question de l'endura

 

La règle imposait qu'avant tout acte de la vie quotidienne, chacun, parfait ou simple croyant récite un Pater. Aussi, après avoir reçu le consolamentum, si un parfait moribond ne pouvait réciter le Pater, il renonçait à manger, demandant par là, de fait, à ceux qui le servaient de ne plus le nourrir. Voilà ce que représentait l'endura, si controversée, et souvent assimilée à une non-assistance, alors que de nombreuses religions enseignent que le "vouloir vivre" à tout prix enchaîne l'âme au corps. Dans l'esprit cathare, l'endura permettait de rejoindre la "vraie vie", couronnant une longue période d'efforts vers la perfection, pour se fondre dans l'Etre, et ne plus se réincarner. L'endura, malgré tout, a été exceptionnelle. Les parfaits s'y sont surtout soumis au plus fort de la persécution, lorsque la menace de finir sur le bûcher devenait certitude. Mais les croyants l'ont toujours mal accueillie.

 

On peut dire, pour conclure, que les parfaits et les parfaites, armés d'un ascétisme intransigeant, incarnèrent une rectitude de vie sans faille, soutenue par une foi inconditionnelle en un idéal surnaturel, consacrant leur vie apostolique à permettre à leurs semblables de retrouver le chemin de la fusion avec Dieu. Leur attitude héroïque face au bûcher contribuera, si besoin était, à en faire pour la postérité, des êtres exceptionnels.

 

Georges PADER

 

 

ACTU : mars 2010 Les prochains rendez-vous...
  • Présentation du cycle de cours des philosophies d'Orient et d'Occident
    jeu 11/03 à 20h
    4, rue Joutx-Aigues

    Débat : Peux-t-on apprendre à être heureux ?
    Il sera suivi d'une présentation du cycle de cours de philosophie pratique

  • Présentation du cycle de cours des philosophies d'Orient et d'Occident
    jeu 18/03 à 20h
    4, rue Joutx-Aigues

    Débat : Socrate et Bouddha maîtres de vie ?
    Il sera suivi d'une présentation des cycles de cours de philosophie pratique